Presentation: Un dévoilement par la parole : journée d’étude sur l’intervention commissariale de Patrice Loubier à la Galerie UQO 

De mars 2023 à mai 2025, la Galerie UQO s’est prêtée à une audacieuse expérience : elle a invité Patrice Loubier à la prendre elle-même pour objet et contexte de son « intervention commissariale ». Plutôt que de concevoir une exposition que présenterait ensuite la Galerie, il s’agissait d’élaborer un projet qui travaillerait la Galerie du dedans, en faisant de ses composantes et du travail quotidien de son équipe autant d’occasions directes de création pour des artistes invité·es. Tout au long des deux dernières années, équipement technique, réunions de travail, communications ou habitudes de l’équipe sont donc devenus le sujet et la matière des travaux réalisés par le commissaire et les artistes qu’il a convié·es : Guillaume Clermont, Chloé Desjardins, Laurent Marissal et Anouk Verviers. Élaborées à même les lieux et le fonctionnement de la Galerie, leurs interventions ont largement échappé à la vue du public. La présente exposition revient sur ce projet exploratoire au long cours pour dévoiler enfin les tenants et aboutissants de cette expérience. 

Avec Sans titre (Une procédure infructueuse), Guillaume Clermont met littéralement en œuvre le travail de la directrice de la Galerie. Les responsabilités de celle-ci l’amènent fréquemment à entrer en contact avec de nombreuses personnes (artistes, conservateur·rices, technicien·nes, etc.) pour préparer les expositions au programme. Mais la correspondance qu’elle amorce en écrivant au directeur de l’École supérieure d’arts et médias de Caen-Cherbourg pour emprunter un tableau de Clermont (envoyé quelques années plus tôt avec sa candidature à un poste de professeur) ne relève pas tout à fait de ses tâches habituelles. Sa démarche n’a pas pour seule fin d’obtenir une œuvre pour l’exposition ; elle est aussi la bougie d’allumage du projet de Guillaume Clermont, de l’histoire de ce tableau absent qui se raconte entre les lignes de ces courriels et des angles morts institutionnels qui s’y profilent, et fait donc partie intégrante de son œuvre.  

Peintre pratiquant une peinture étendue à la vie elle-même comme à des supports aussi variés que le livre, la revue ou la conversation, Laurent Marissal s’inspire des us et coutumes et de l’environnement de la Galerie (pauses du personnel prises à l’extérieur, couleur verte d’un lac curieusement nommé Pink…) pour concevoir des scripts d’« actions picturales » destinés à l’équipe. Ces occasions d’introduire un peu de jeu entre les rouages minutieusement réglés d’un milieu de travail rappellent le geste inaugural de la pratique de Laurent Marissal – recouvrer la capacité de créer au cœur même du travail de gardien de musée qui l’en privait – manœuvre de plus de sept années relatée par Pinxit 1, premier livre-opus de l’artiste.

Chloé Desjardins s’intéresse depuis plusieurs années aux dispositifs matériels qui encadrent, soutiennent ou protègent les œuvres. Dans son projet Fantômes, elle crée des répliques d’outils et d’articles de bureau d’usage courants dans les institutions artistiques, qui sont ensuite infiltrées dans les espaces de travail de la Galerie pour être découvertes au hasard de leurs tâches par son personnel. Ces Fantômes d’objets sont parfois longtemps passés inaperçus aux yeux de personnes au regard pourtant aiguisé par leur travail et leur fréquentation assidue des arts visuels… quand elles n’ont pas été déjouées par ces sculptures qu’elles tentaient vainement d’utiliser ! Le ludisme de Fantômes se double ainsi d’une portée critique : révéler l’automatisme « aveugle » des gestes familiers ou l’assoupissement de l’attention par la routine qui mène à confondre une sculpture avec un objet réel. 

Le projet Si deux consonnes forment un angle aigu, il suffit de l’arrondir légèrement d’Anouk Verviers se penche sur un rouage-clé du fonctionnement de toute organisation : la réunion, permettant à ses membres de se concerter sur le travail et les orientations les rassemblant. Recourant à un code sténographique de son invention, l’artiste assiste pendant deux ans aux réunions de l’équipe du Vice-rectorat à la recherche, à la création, aux partenariats et à l’internationalisation de l’UQO auxquelles participe la directrice de la Galerie et à celles de l’équipe de la Galerie pour transcrire, non les propos tenus, mais les tons de voix, gestes, exclamations ou autres expressions non verbales accompagnant le discours. Ces notations donnent ensuite lieu à des « dessins de conversation », qui offrent un aperçu de la dynamique des rencontres. Au-delà de la seule Galerie UQO, le projet d’Anouk Verviers travaille ainsi le contexte qui l’englobe et lui assigne son identité – celle d’une galerie vouée, comme l’université qui l’héberge, à la recherche et à la création. 

Image de l’article: Patrice Loubier, 2024.

Référence de la présentation :
Jessica Ragazzini, « Un dévoilement par la parole : journée d’étude sur l’intervention commissariale de Patrice Loubier à la Galerie UQO  « , présentation à la journée d’études organisée par la Galerie UQO et Patrice Loubier, Gatineau, 8 mai, 2025.

En résumé

Pour quelles raisons la Galerie UQO a-t-elle invité un commissaire à infiltrer ses structures et son fonctionnement ? S’il s’agissait de faire du fonctionnement de la Galerie la matière et le contexte de créations artistiques inédites, comment concilier les exigences des tâches à réaliser par l’équipe dans des délais souvent serrés avec la conduite exploratoire de l’expérimentation artistique et la part de risque qui lui est inhérente ? Comment parler d’un projet qui se déroule sur près de deux ans dans une institution artistique sans qu’il n’y ait rien à voir ou presque pour le public ? Un tel contexte de création transforme-t-il les rapports entre artiste, commissaire et institution et, si oui, comment ? Quelles étaient les retombées attendues d’une telle initiative, pour la Galerie, le commissaire et les artistes, mais aussi sur le plan de la recherche et de la création en art contemporain ? Et enfin, ou plutôt d’abord, qu’est-ce qu’une « intervention commissariale » ? 

La journée d’étude est justement organisée pour discuter de ces questions et dévoiler des pans du projet de façon complémentaire à l’exposition – c’est-à-dire par les témoignages, les réflexions, les échanges et le récit des événements des personnes qui l’ont conçu, réalisé et vécu tout au long des deux années de sa durée : les artistes, le commissaire et les membres de l’équipe de la Galerie UQO qui ont été à la fois « objet » de l’intervention, participant·es et public initial de cette expérience.  

La journée d’étude sera structurée en trois moments, correspondant aux étapes de développement de l’intervention commissariale : l’avant (la conception), le pendant (l’exécution) et l’après (la réflexion et l’analyse qu’on peut en faire après-coup, et par quoi s’amorce la réception critique). 

Dans un premier échange, Marie-Hélène Leblanc, directrice de la Galerie, et Patrice Loubier, commissaire, retracent la genèse du projet, présentent les idées qui sont à la base de l’intervention et la façon dont le commissaire l’a greffé au cadre de la Galerie UQO. 

Les deux tables rondes qui suivent, avant et après la pause du dîner, sont consacrées au déroulement concret du projet. Chacune réunira deux des artistes participant·es et un·e membre de l’équipe de la Galerie. Le commissaire fera d’abord état des raisons qui l’ont amené à inviter les artistes, puis ouvrira l’échange en leur posant, ainsi qu’au membre de l’équipe, quelques questions : comment les artistes se sont-ils et elles acquitté·es de la règle du jeu de l’intervention ? Quels aspects de la Galerie leurs projets respectifs ont-ils abordés, et pourquoi ? Comment le projet qu’ils et elles ont réalisé s’intègre-t-il dans leur démarche, ou la renouvelle ? Et du côté de l’équipe, comment ces interventions ont-elles été reçues ? Comment ses membres ont-ils·elles composé avec des interventions qui leur demandaient parfois leur collaboration active, ou au contraire qui visaient à les surprendre ?  

Au terme de la journée, un observateur extérieur sera invité à partager les réflexions, intuitions et questions que lui auront inspiré le projet, lors d’une première visite de l’exposition, et les propos des participant·es qui l’auront précédé durant la journée d’étude. En découvrant l’intervention commissariale non seulement du dehors, mais après sa conclusion, Eduardo Ralickas, professeur d’histoire de l’art à l’UQAM, contribuera à amorcer le processus de sa réception critique. Il s’interrogera par exemple sur le sens du projet et la manière dont on peut le comprendre et le situer dans le champ de l’art contemporain – un chantier qui appelle évidemment une suite.